Le Stoïcisme (suite)
17 03 2010L’époque héllénistique débute avec le règne de Phillipe II de Macédoine, père d’Alexandre le Grand. La Grèce se trouve soumise et sa flotte navale est complètement détruite. Elle est aussi interdite de battre monnaie. C’est aussi le moment où fleurissent les petits socratiques, les Épicuriens et les Stoïciens. Pour ce qui en est de Pyrron (socratique), le sceptique, il «déclare qu’il faut repousser toute opinion, toute croyance, pour pouvoir parvenir à l’indifférence heureuse, à l’ataraxie, à la sagesse silencieuse». Les Épicuriens et les Stoïciens, eux, partagent une devise commune : vivre en accord avec la nature; mais elle se pose différemment. Pour les Épicuriens, sensualiste et hédoniste, il est demandé à l’homme de se soumettre «à la sensation, donnée comme criterium du vrai et du bien». Tandis que pour Zénon, il faut acquiescer «à l’ordre des événements qui expriment la volonté de Dieu, et c’est ainsi que le stoïcisme se développe comme un matérialisme et comme un rationalisme éthique». Les ressemblances entre les deux courants s’arrêtent là, puisqu’ils se sont posés et définis en s’opposant. Ils sont tout de même d’accord pour diviser la philosophie en logique, physique et morale. Peu importe l’ordre de cette division, «il n’y a qu’un art convenable, un art suprême, c’est la vertu».
Pour la suite, je tenterai de dire quelques mots sur la logique; ce qui est en soi très difficile. Un peu plus sur la physique (3e texte), dans la mesure du possible. Et je m’attarderai davantage sur la morale (4e texte), parce que c’est elle qui est fondamentale.
La logique
Pour Cicéron et pour les commentateurs modernes, la logique des Stoïciens serait malhabile et surtout inutile. Selon Jean Brun, c’est un peu injuste d’affirmer cela. Si on pense à Aristote, il faut dire que les deux logiques ont des fondements empiriques, c’est-à-dire basés sur l’observation. Donc, en premier lieu sur les sens. «Aristote a une vision du monde plutôt statique et nettement hiérarchisée; statique en ce sens que le mouvement n’est que la traduction de l’incomplétude dans la mesure où il n’est qu’un passage de la puissance à l’acte (le mouvement est un passage vers un lieu, une position qu’occupe chaque chose et chaque être : la fumée monte au ciel, parce que c’est son lieu originel), hiérarchisée en ce sens que chaque individu est défini par un ensemble d’attributs et qu’«il n’y a pas de changement d’un genre dans un autre», en vertu du principe d’identité (A est A); chaque individu, comme les objets dans une maison, possède une place dans le monde pour laquelle il a été fait et sa vertu réside dans l’habitude que lui confère un équilibre au sein de la hiérarchie où il est intégré (…).» Les sens vont donc permettre des «qualités attributives» aux objets et aux êtres. Ces qualités sont généralisées et forment des concepts de la raison : le mot grand subsume tout ce qui peut être dit grand, et «rien n’est dans l’entendement qui ne soit auparavant passé par les sens». L’entendement parvient ainsi à «se prononcer sur des qualités susceptibles de le conduire à un concept autorisant des définitions, des classifications (empiriques) et des raisonnements».
On voit, par ce fait même, apparaître la proposition logique élémentaire : S est P (où S est le sujet et P le prédicat ou l’attribut). Ce qui implique que «la science aristotélicienne porte finalement sur le général, sur les caractères communs d’un certain nombre d’individus, d’où la formule célèbre «il n’y a de science que du général, d’existence que du particulier»; connaître c’est d’abord classer (…)».
Le stoïcisme, pour sa part, utilise une autre forme d’empirisme : zoocosmique. Pour eux, le monde est un vivant. Dieu et le monde y sont confondus. Vivre, pour l’homme, c’est «vivre en harmonie avec la vie universelle», donc, tension et symphatie. Ce qui a des implications sur la logique. Cet empirisme en est un «de la compénétration de l’homme et du monde : sentir c’est avoir les sens et l’âme modifiés par ce qui est extérieur, cette modification peut-être en harmonie avec ce qui la provoque, et dans ce cas on est dans le vrai, ou elle peut être en désaccord, et dans ce cas on est dans l’erreur et (surtout dans) la passion». Ce qui fait que ce n’est pas un empirisme de l’Être. Pour Aristote, il y a emboîtement des concepts : Socrate est un homme, or tous les hommes sont mortels, donc Socrate est mortel. Pour les Stoïciens, c’est plutôt «des implications de relations temporelles : si cette femme a du lait c’est qu’elle a enfanté».
Pour bien faire comprendre ce qui s’en suit, il faut reproduire une longue citation : «pour Aristote le temps est avant tout le temps de la génération et de la corruption, pour les Stoïciens le temps est, non seulement l’expression de la sagesse divine, mais aussi l’expression du dynamisme de la vie universelle et de son harmonie. La sagesse est donc soumission au temps, c’est-à-dire à la vie, au monde et à Dieu; elle s’appuie sur une connaissance de la nécessité; le général, cher à Aristote, n’est qu’un mot pour les Stoïciens, car ce qui existe ce sont des individus, dont pas deux ne sauraient être identiques, c’est pourquoi à une logique de l’inhérence (qui est essentiellement lié à qqch. ou qqn.; qui lui est nécessaire) les Stoïciens ont substitué une logique de la cohérence. Connaître les relations temporelles, les rapports de nécessité entre un antécédent et un conséquent, c’est là la première tâche de l’homme qui veut vivre selon la raison, c’est-à-dire selon la nature. Comme le dit fort bien Victor Brochart, opposant aristotélisme et stoïcisme : «un rapport de succession constante ou de coexistence est substitué à cette existence substantielle, (qui, elle, implique) l’idée d’entités éternelles et immuables (la logique d’Aristote), admise par tous les socratiques. En d’autres termes, l’idée de loi remplace l’idée d’essence.»»
Par ailleurs, toutes conceptions du monde impliquent et nécessitent une théorie de la connaissance, une épistémologie. Voyons ce qu’il en est.
Tout d’abord, disons que même si les Stoïciens ne sont pas essentialistes, ils doivent tout de même se poser la question de savoir comment faisons-nous pour atteindre l’essence des choses et comprendre leurs interrelations globales. Ce qui nous oblige à dire quelques mots sur la représentation.
En grec, il y a un terme difficile à traduire : Phantasia. La fantasia serait, en fait, l’imagination. Mais Jean Brun préfère le terme de représentation. Tout de même cela nous porte à penser que derrière la représentation, il y a aussi une forme d’imagination. «Un texte du Pseudo-Plutarque distingue en effet soigneusement l’imagination (phantastikon), «mouvement vain, affection qui se produit dans l’âme, mais sans qu’il y ait un objet pour la frapper, comme lorsque quelqu’un se bat contre des ombres et contre le vide, de la représentation (phantasia). La représentation a un objet pour substrat : le représentéalors que l’imagination ne repose sur rien, elle est attirée vers l’imaginaire (phantasma) comme cela arrive chez les mélancoliques et chez les fous. J’en profite pour mentionner que si on a une quelconque prétention à essayer de comprendre et de connaître les choses en profondeur, il nous faut un minimum de compréhension du grec ancien (bien que certaines personnes ont cette connaissance avec l’expérience et la maturation, sans l’étude), mais aussi du latin (pour ce qui en est des termes significatifs : sentiments, tendances, états psychologiques, actes). En voici la preuve, toujours selon notre auteur. La représentation aurait quelque chose à voir avec le terme lumière. «(…) tout comme la lumière, la représentation se manifeste d’elle-même à chacun de nous et nous révèle ce qui l’a produite.»
Il faut dire aussi qu’il y a deux théories complémentaires de la connaissance chez les Stoïciens. La première, soutenue par Stein, est que «une des conditions essentielles de la représentation est l’activité de l’âme». Pour Sextus Empiricus : «la représentation est selon les Stoïciens une empreinte dans l’âme…». Il se produirait, à ce moment, une tension psychique qui prouve qu’il y a activité de l’âme. Kant dirait plutôt que les catégories de l’entendement accueille la sensation et la transforme en compréhension. «Ainsi donc la représentation ne serait autre chose qu’un déploiement de l’activité interne de l’âme à l’occasion d’une sensation. La deuxième, soutenue par Émile Bréhier «prend le contre-pied d’une telle interprétation». Pour lui la tension est un épiphénomène, dans laquelle la représentation est un état passif. Il peut être admis que c’est Kant qui a approché le plus possible de l’exactitude dans la compréhension de cette problématique. Par ailleurs, il semblerait que, pour trancher entre ces deux positions, il faille introduire le terme pathos (passion, d’où pathologique : relatif aux maladies, mais qui, je crois, peut aussi être relatif à des caractéristiques de la passion subite). «Ainsi donc, à la lettre, le pathos c’est une modification qui implique bien un mouvement intérieur, sorte de réponse à un appel, et c’est pourquoi tous les Stoïciens sont d’accord pour dire que le pathos relève de la tendance et de mouvement (kinésis, kinesthésie : sensation interne de la position et des mouvements du corps.), mais qui implique également une sollicitation extérieure, ou plutôt un moteur, et c’est pourquoi le représenté est appelé «ce qui nous mû».»
Ce qui nous permet de revenir sur l’individu et les tensions psychiques intérieures. «(…)il n’existe que des individus (et non l’Homme) parce qu’il n’existe pas deux individus semblables», car chacun est mû par une tension psychique différente. «Dès lors il semble qu’il soit possible de définir la représentation à partir de cette notion de tension (concentration) en disant qu’elle est une modification de la tension intérieure de l’âme par un objet extérieur possédant lui aussi une tension qui lui est propre.» Il en résulte que la représentation n’est pas complétement objective. Elle n’est pas toujours parfaitement harmonieuse : elle est compréhensive ou non compréhensive. La compréhensive «est un critère des choses», elle en émane, elle «vient de ce qui existe et selon ce qui existe. Pour la non compréhensive, on dit qu’elle n’est pas conforme à la sensation (et le représenté), elle n’est pas claire ni distincte. Ce qui nous donne deux autres explications complémentaires : une représentation est compréhensive parce que l’âme lui donne son assentiment ou l’âme lui donne son assentiment parce qu’elle est compréhensive. La réponse finale se situe entre le fait qu’il y ait interrelation entre deux tensions, et harmonie: «la représentation (…) est passive, mais si l’assentiment intervient, elle devient active en passant au stade de la compréhension qui est le premier véritable acte de l’âme».
Comme la raison est une partie du divin et que le monde l’est aussi, l’assentiment doit se porter sur l’ordre des choses du monde, fondé en raison, et l’accepter tel qu’il est pour arriver à cesser dans souffrir. «La raison n’est pas autre chose qu’une part de l’esprit divin plongé dans le corps des hommes.» «Pour vivre en harmonie avec la nature il faut s’accorder à elle, et cet accord implique une résonance à ce qui est, la prise de conscience d’une sympathie (…)».
Avant de continuer, il faut préciser un peu. La compréhension de la théorie de la connaissance des Stoïciens est notre compréhension. Rien ne nous assure d’une ultime exactitude. Ces résultats sont le fruit de travaux philologiques («science qui a pour objet la connaissance des civilisations passées et de leurs langues par l’étude des documents écrits qu’elles nous ont laissés») et étymologique*. C’est-à-dire qu’il faut connaître la racine terminologique des mots (les radicaux : «un radical (ou racine ou encore morphème lexical, lexème, bien que ces notions ne soient pas, dans le détail, identiques) est la plus petite et plus ancienne unité lexicale qui permette de former des mots apparentés. »). Celle-ci, la racine, avec le temps, va donner naissance à d’autres termes qui auront plus ou moins la même signification que la racine d’origine. Dans leurs juxtapositions (des radicaux), il y aura une nouvelle description des objets, des tendances, des sentiments, des actes, etc. La raison en est que ce qui donne naissance à un nouveau terme, l’étymon**, est polysémique (a plusieurs sens possible, va produire plusieurs sens). Et ce nouveau terme (néologisme) à lui aussi plusieurs acceptions, si on se place au début de la formation d’une langue. Ce qui fait que comprendre une théorie qui provient d’une civilisation, d’une langue, d’une société qui constituent le socle de nos origines, nous force à bien saisir l’origine de nos mots (1 sur 3 serait grecque*** (?), et c’est souvent les plus importants ou signifiants et savants), même si cette langue est morte, ce qui est en soi très difficile. Donc, ce que l’on comprend d’une philosophie ancienne peut être assez fidèle si on passe par les ouvrages très spécialisés qui reconstituent le sens des concepts philosophiques, et ce travail en est un monacale, de toute une vie.
Terminons en donnant des exemples de raisonnements logiques stoïciens et leurs caractéristiques.
La dialectique est l’œuvre de Crysippe et concerne ce qui peut être «exprimé par le discours». Il faut donc certaines qualités pour y arriver. -La circonspection : nous indique quand il faut approuver ou rejeter (assentiment, dissentiment). –La sagacité : «capacité d’opposer des arguments à ce qui n’est que vraisemblable afin de ne pas y céder. -La rigueur. –La gravité (?) : «aptitude (qui consiste à) rapporter les représentations à un raisonnement juste». Il y a deux différences importantes qui constitunt cette logique avec celle des péripatéticiens (Aristote). «Le concept général est un mot vide». Et ensuite, «cette logique ne s’attache pas à étudier les emboîtements possibles des concepts les uns dans les autres, mais elle cherche à définir des implications d’événements selon la vérité. Elle délaisse des «jugements d’attributions tel que Socrate est mortel» (elle abandonne le verbe être). Ce qui permettra plutôt des propositions événementielles : il fait jour, Dion se promène.
Ce qui nous donne des propositions composées différentielles :
1) Conditionnelle : «dépend de la conjonction conditionnelle si elle annonce qu’une seconde proposition suivra la première : s’il fait jour il fait clair.»
2) Consécutive : «qui dépend de la conjonction puisque» : puisqu’il fait nuit il fait noir.
3) Coordonnée : «dépend de la conjonction et : il fait jour et il fait clair.»
4) Disjonctive : «une disjonction est introduite par ou bien : il fait jour ou il fait nuit.»
5) Causale : «régit par parce que : parce qu’il fait jour il fait clair.»
6) Comparative : «Il fait plus jour que nuit.»
Les Stoïciens ont quand même utilisés à l’occasion la forme du syllogisme aristotélicien : majeure, mineure et conclusion qui nous donne un savoir certain. «S’il fait jour il fait clair, or il fait jour donc il fait clair.» Il délaisse cette logique basée sur l’ousia, la substance, l’Être et le est. Ils se basent plus sur la théologie que sur l’ontologie (ce qui en est de l’Être).
«Chrysippe distinguait cinq sortes» (de raisonnements) anapodictiques (qui n’ont pas besoin de démonstration). Ceux-ci font moins appel à la raison qui respecte le jugement qui se fait de manière rigoureuse. C’est plutôt de l’observation et du sens commun qu’il s’agit ici. Par ailleurs, la logique du Portique fait appel au nominalisme (je ne saurais me prononcer sur le fait que ce nominalisme est le même qui a été repris au Moyen Age par les théologiens philosophes, ce qui a donné des débats complexes). Nominalisme : «est une théorie de la philosophie scolastique médiévale. C'est une solution au problème des universaux posés par Porphyre en ces termes: «Les genres et les espèces existent-ils en soi ou seulement dans l'intelligence ? et, dans ce premier cas, sont-ils corporels ou incorporels ? Existent-ils à part des choses sensibles ou bien confondus avec elles ? » Le nominalisme répond qu'il n'y a de réalité que l'individuel. Développé dès l'antiquité par le philosophe cynique Antisthène, le nominalisme prend des développements considérables au Moyen Age, à la fin du XIe siècle, avec Roscelin qui l'applique à la théologie : Il discute le dogme de la Trinité et se prononce pour le trithéisme. Plus tard, au XIVe siècle, Guillaume d'Occam critique le réalisme de Thomas d'Aquin en montrant que les universaux ne sont que des «êtres de raison » (ce que l’on admet, aujourd’hui. La science tendra, par contre, à souligner et démontrer que ces universaux ont une certaine conformité avec les lois de la science et de l’expérimentation. Ce que l’on peut aussi déduire des découvertes de Kant).» «On associe souvent Guillaume d'Occam-1- au nominalisme médiéval. En fait, le terme nominalisme n’est apparu qu’à la fin du XVe siècle. Le franciscain philosophe et logicien, quant à lui, se considère comme un terministe, c'est-à-dire pratiquant la logique qui analyse le sens des termes.»
Il faut ajouter que la question des universaux («humanité», «animal», «beauté») et du nominalisme (n’est opérationnelle que le concept d’individu) nous est quand même connu aujourd’hui : «Cette thèse se répercute également en linguistique où l'on se demande si le signe est déterminé par le sens ou s'il est arbitraire.»
Donc Antisthène (petit socratique) et, simultanément, les Stoïciens s’accorderont sur ce point. Le nominalisme du Moyen Age correspond, dans une certaine mesure, puisqu’il faut dire qu’il y a aussi en jeu, chez ceux-ci, le débat de la trinité, aux conceptions des Stoïciens.
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* Étymologie est un mot composé savant grec, eτυμολογία / etumología, lui-même formé sur les radicaux eτυμος / étumos « véritable » et de la base -λογια -logia (dérivée de λόγος "logos" « discours, raison »). C'est donc, à l'origine, l'étude de la vraie signification d'un mot.
** «Quand, dans une langue, un même étymon a été hérité et emprunté ultérieurement, les deux mots obtenus sont nommés doublets. On en trouve un grand nombre en français : la plupart des mots français proviennent en effet du latin ; certains se sont transmis depuis le latin vulgaire en se modifiant phonétiquement, ce sont les mots hérités ; le même étymon a parfois aussi été emprunté postérieurement, dans le vocabulaire savant ; les deux mots issus du même seul étymon latin mais ayant suivi deux voies différentes se nomment respectivement doublet populaire et doublet savant. Leurs sens sont la plupart du temps différents, le doublet savant gardant une acception plus proche du sens étymologique. Ainsi le mot latin potionem donne potion dans la langue savante, mais poison dans la langue populaire.» Concernant les radicaux : «Dans l'analyse des langues modernes, on nomme parfois radicaux les éléments de mots composés. C'est le cas pour les mots savants formés à partir de prétendus radicaux grecs ou latins, comme télécommande, formé à partir de l'adverbe grec tèle, « au loin », et d'un déverbal du verbe commander, c'est-à-dire commande. Le verbe commander s'analyse quant à lui en deux pseudo-radicaux, com-, du latin cum, et mander, du latin mandare. Seul mandare est réellement un radical, et encore si on lui ôte le suffixe de formation d'infinitif -are. L'on obtient alors mand-, radical irréductible et, d'ailleurs, verbal, du mot télécommande». «Enfin, tous les mots ne sont pas construits à partir d'un radical identifiable, quel que soit l'angle d'approche que l'on adopte. On parle dans ce cas de mots immotivés. La plupart des mots-outils (les morphèmes grammaticaux libres comme hier, le ou de) sont immotivés.»
*** «Henriette Walter dans l’Aventure des mots français venus d’ailleurs relève: « À titre indicatif, les emprunts linguistiques français sont bien réels : ainsi sur les 35 000 mots d’un dictionnaire de français courant, 4 200 sont de toute évidence empruntés à des langues étrangères », dont les principales sont : l’anglais (au XXe siècle) (25 %), l’italien (16,8 %), le francique (13%), l’arabe (5,1 %).»
-1- «Guillaume d'Occam va plus loin que saint Thomas d'Acquin dans l'affirmation de la séparation de la raison et de la foi, en posant qu'il n'y a pas de hiérarchie entre la philosophie et la théologie, que la première ne peut devenir la "servante" de la seconde, car il n'y a aucun rapport entre elles. De même que la science et Dieu ne se rencontrent pas, Guillaume d'Occam considère que le pouvoir temporel est d'un autre ordre que le pouvoir spirituel. Il accuse à son tour le pape d'Avignon Jean XXII d'hérésie et de se mêler de ce qui ne le regarde pas pour l'élection de l'empereur du Saint Empire. Plusieurs siècles avant qu'elles ne soient mises en application en France, Guillaume d'Occam est un précurseur de la laïcité et de la séparation entre le religieux et le profane, la science et le sacré.» Par ailleurs, pour lui «la connaissance s'appuie sur les choses sensibles et singulières, l'utilisation des universaux de la métaphysique n'est pas nécessaire. Les universaux sont de simples mots pour permettre à la pensée de se constituer. Il en découle le fameux principe, dit du "rasoir d'Occam", selon lequel il ne faut pas multiplier les entités sans nécessité. Ce principe de parcimonie de la pensée, de l'élégance des solutions est un des principes de la logique et de la science moderne et fait de Guillaume d'Occam un précurseur de l'empirisme anglais (Hume)».
Citations de Guillaume d'Occam :
"Il ne faut pas multiplier les entités sauf nécessité."
"La pluralité (des notions) ne devrait pas être posée sans nécessité."
"C'est en vain que l'on fait avec plusieurs ce que l'on peut faire avec un petit nombre."
"Si une hypothèse est inutile, c'est-à-dire si on ne s'en sert pas dans l'élaboration d'une théorie, alors il ne faut pas le faire."
"Il n'est pas plus imparfait de former un complexe propositionnel et d'y souscrire que de connaître intuitivement ou abstraitement."
"Dieu fait fréquemment avec un plus grand nombre de moyens ce qu'il pourrait faire avec un nombre moindre."
"L'homme ne peut connaître ici-bas ni la divine essence, ni la divine quiddité, ni quoi que ce soit d'intrinsèque à Dieu, ni quoi que ce soit de la réalité de Dieu..."
"Ce franciscain qui vit plusieurs de ses propositions condamnées comme hérétiques et prit parti contre le pape pour l'empereur Louis de Bavière dans la question du pouvoir temporel de l'Église, a élaboré une doctrine de type nominaliste qui fit rapidement, quant à son orientation générale du moins, de nombreux disciples." (Lucien Jerphagnon, historien et philosophe / Histoire des grandes philosophies / 1980)
"Il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité". C'est en vertu de ce principe qu'Ockham pourchasse dans les moindres recoins de la philosophie et de la théologie les pseudo-essences et pseudo-causes que ses prédécesseurs avaient inutilement multipliées." (Lucien Jerphagnon, Histoire des grandes philosophies / 1980)
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Quelques radicaux ou presque radicaux grecs, qui vont former une terminologie savante.
«Les racines grecques sont très répandues dans les langues occidentales modernes. Leur déformation par l'usage est parfois telle qu'il n'est pas évident de les reconnaître.
Depuis la Renaissance, la langue française en fait grand usage en les associant entre elles pour la construction de mots savants et de néologismes.»
Les étymons suivants sont en quelque sorte les premiers qui nous sont présentés. Ils servent d’introduction pour nous inciter à aller voir un peu plus loin.
Hiér/archie : sacré et commandement. (C’est très étrange. Sans nécessairement savoir ce que signifie réellement la hiérarchie, soit un commandement sacré, certaines personnes en viennent à la considérer comme un bien précieux, comme quelque chose d’inviolable sous peine que tout va s’éffondrer : la sphère sacrée où tout est en ordre.)
An/archie : absence de, sans commandement. Climat trouble, désordre public occasionné par une absence d’autorité politique, par une législation lacunaire.
Démo/cratie : le pouvoir au peuple.
Arché/ologie : discours sur l’ancien.
Mythe : muthos, mythe, légende.
Acou/stique : entendre.
Astro/naute : navigateur. Internaute.
Nécro/pole : cité des morts. Nécro/phage : manger. Anthropo/phage : Homme
Aéro/dynamique : air et force.
Dys/lexie : difficulté, (langage, parole, mot?)
Para/doxe : contre, à côté de l’opinion. Parapublic.
Leu/cémie : blanc.
Lipo/succion : graisse.
Litho/graphie : pierre, écrire. Graphologie.
Genèse : formation.
Gramma/ire : lettre.
Gigua/nto/machie : géant et combat. Toromachie. Gigantesque. Gigahertz.
Hypo/glyc/émie : au-dessous et sucre. Hypothèse.
Hypno/se : sommeil.
Eu/thana/sie : mort. Thana/tologue.
Théo/logie : discours sur Dieu. A/théisme : sans Dieu.
Téléo/logie : discours sur la fin, la finalté.
Télé/scope : voir au loin. Téléphatie
Tachy/cardie : rapide et cœur.
Thérap/ie : prendre soin. Psycho/thérapie : prendre soin de l’âme.
Épi/taphe : tombeau.
Thermo/mètre : chaud et mesure. Thermos.
A/trophie musculaire : sans nourriture.
Topo/logie : lieu.
Typo/logie : modèle, caractère. Proto/type : premier modèle. Protozoaire.
Podo/logue : pied.
Péd/iatrie : enfant.
Encyclo/pédie : paideia : éducation.
Péri/ple : autour de. Périphérique.
Philo/sophie : aimer la sagesse. Phila/delphie : aimer et frère.
Xéno/phobie : étranger et peur. Agoras/phobie : foule et peur.
Phoné/tique : voix, son. A/phone : sans voix, muet.
Photo/graphie : lumière. Photon. Photosynthèse.
Physi/que : nature.
Australo/pithèque : singe. Pithéc/anthrope : homme singe; hominien fossile, découvert à Java en 1891 et constituant un des plus anciens représentants du genre homo.
Plouto/cratie : plus riche et pouvoir. Aristo/cratie : le pouvoir aux meilleurs.
Pneumo/nie : poumon. Pneuma/tique : air, souffle, esprit. Exemple d’un radical, ou presque radical, polysémique.
Poé/sie : faire.
Polém/ique : guerre.
Poli/tique : ville, cité. Méga/lopole : grande? cité. Méga/lo/manie : folie, délire des grandeurs.
Poly/valence : plusieurs. Polygone.
Mélan/colie : noire. Mélanome.
Mélo/die : chant. Mélo/dramatique. Mélo/mane : musique, folie, passion.
Carto/mancie : carte et divination.
Méno/pause : lunaison.
Méta/physique : au-delà.
Météor/ite : élevé dans les airs. Météorologie.
Mono/culture : seul. Monopole.
Morpho/logie : forme. Di/morphie : deux formes.
Mis/anthrope : haïr les Hommes. Miso/gynie : les femmes. Misologie : détester le raisonnement, les raisonnements, la pensée.
Pour faire ressortir l’omniprésence du grec dans la langue française, quand vient le temps d’utiliser des termes savants, voici le texte écrit en français par Xenophón Zolótas (1904-2004) (les mots-outils ne sont pas grecs):
«Kyrié, sans apostropher ma rhétorique dans l’emphase et la pléthore, j’analyserai elliptiquement, sans nul gallicisme, le dédale synchrone du cosmos politique caractérisé par des syndromes de crise paralysant l’organisation systématique de notre économie. Nous sommes périodiquement sceptiques et neurasthéniques devant ces paroxysmes périphrastiques, cette boulimie des démagogues, ces hyperboles, ces paradoxes hypocrites et cyniques qui symbolisent une démocratie anachronique et chaotique. Les phénomènes fantastiques qu’on nous prophétise pour l’époque astronomique détrôneront les programmes rachitiques, hybrides et sporadiques de notre cycle atomique. Seule une panacée authentique et draconienne métamorphosera cette agonie prodrome de l’apocalypse et une genèse homologue du Phénix. Les économistes technocrates seront les stratèges d’un théâtre polémique et dynamique et non les prosélytes du marasme. Autochtones helléniques, dans une apologie cathartique, psalmodions les théorèmes de la démocratie thésaurisante et héroïque, soyons allergiques aux parasites allogènes dont les sophismes trop hyalins n’ont qu’une pseudodialectique. En épilogue à ces agapes, mon amphore à l’apogée, je prophétise toute euphorie et apothéose à Monsieur Giscard d’Estaing, prototype enthousiasmant de la néo-orthodoxie économique et symbole de la palingénésie de son ethnie gallique.»
Un professeur grecque, qui enseignait la politique et l’histoire, aux connaissances encyclopédiques (mais qu’est-ce qu’il faisait dans un collège?) nous disait, sans présomption, ne pas avoir trop souvent recours au dictionnaire.
Les racines latines
Pensons, au couple anima/persona. «Le mot persona vient du latin (du verbe personare, per-sonare : parler à travers) où il désignait le masque que portaient les acteurs de théâtre. Ce masque avait pour fonction à la fois de donner à l'acteur l'apparence du personnage qu'il interprétait, mais aussi de permettre à sa voix de porter suffisamment loin pour être audible des spectateurs.» «Dans sa psychologie analytique, Carl Gustav Jung a repris ce mot pour désigner la part de la personnalité qui organise le rapport de l'individu à la société, la façon dont chacun doit plus ou moins se couler dans un personnage socialement prédéfini afin de tenir son rôle social. Le moi peut facilement s'identifier à la persona, conduisant l'individu à se prendre pour celui qu'il est aux yeux des autres et à ne plus savoir qui il est réellement.»
Et une dernière : scrupule, de scrupulus (petite pierre); une petite pierre dans la sandale d’un légionnaire peut entraver toute la marche d’une armée.
À partir de ces trois exemples, on pourrait se permettre d’espérer trouver plusieurs racines qui nous donneraient des indications psychologiques sur la signification de nos termes modernes. C’est le but que je m’étais fixé, mais malheureusement, pour le moment, c’est un peu décevant. Allons-y quand même. Au fil des recherches, si je trouve, des étymons signifiants, j’y reviendrai.
Ad= vers, en direction de, tendance (devant une consonne, celle-ci remplace le d) : adhérence, admettre, adventice, afférent (qui va de la périphérie vers le centre ; qui concerne, qui se rapporte à), amener.
Alb= blanc : albinos, albumen.
Alti, alto= haut : altimètre, altitude, altocumulus.
Ambi= des deux côtés, double : ambidextre, ambivalent (fait d’avoir, de présenter deux aspects qui s’opposent ou non de façon radicale).
Ambul= aller et venir, marcher : déambulatoire, ambulance.
Anté, anti= avant : antédiluvien, antichambre, antidater, (pattes) antérieures.
Anxi(o)= qui inquiète ou tourmente : anxiété, anxiolytique (qui fait cesser l’anxiété).
Aqu(a), aqui = eau : aquaculture, aqueduc, aquifère.
Auri= oreille : auriculaire.
Bin= deux par deux, chaque fois deux : binaire, binauculaire, combinatoire, binocle.
Can(i)= chien : canicule, canidés, canine.
Cide= tuer : homicide, suicide (sui : soi), infanticide, fratricide (fratri : frère).
Circon, circum= autour de, en rond : circonvolution, circonscrit.
Co, col, com, con, cor= avec, ensemble : coaguler, colluvion, comestible, conjonctif, corrosion, combat.
Coerc= enfermer, contenir : coercible, coercition.
Coher= être attaché ensemble : incohérent, cohérent.
Cole= cultiver, habiter : apicole, arboricole.
Contr= opposé : contradictoire, contresens.
Crass= épais, gras, grossier : crasse.
Cur, cure= soigner, guérir : curatif, manucure, sinécure, cure.
Cur(s)= courir, parcourir : curseur, cursif, occurrence, récurrent, cursus.
Dé, des, dés, dif, dis= privation, séparation, suppression : déclivité, désarmer, dessiccation (élimination de l’humidité contenue dans les gaz, dans les solides; dessèchement), difformité, disjoindre.
Etc.
Publié par : Tory à 06:49:04Permalien
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